Justine Saine

Certains craignent ce nombre, d’autres l’adulent. Chance ou malédiction ? Porte-bonheur ou funeste présage ? Jusqu’ici, je ne m’étais jamais vraiment arrêtée sur la question.

Mais ce vendredi 13 février, le chiffre s’est imposé à moi avec l’insistance d’un signe. Presque une provocation.

Sur le quai de la gare, l’air est calme, docile. Les conversations flottent, légères. On devine déjà les vitrines rouges et les dîners réservés du lendemain : les hommes s’apprêtent à faire chauffer la carte bleue, les femmes espèrent en secret un geste inattendu, tout en répétant que la Saint-Valentin reste une fête commerciale. Le décor est ordinaire.

Pas moi. Dans ma tête, tout s’entrechoque. Le week-end qui m’attend promet d’être intense : des rencontres, des sourires échangés au-dessus d’une pile de livres, des débats passionnés, des regards émus quand on me dira ce que mes dix doigts – les deux mains d’une autrice – ont su créer.

Autrice.

Le mot franchit rarement mes lèvres sans me brûler un peu. Quand je le prononce, j’ai souvent l’impression de parler de quelqu’un d’autre. Question de légitimité. Combien d’années faudra-t-il encore pour me sentir pleinement à ma place ? Je l’ignore. Peut-être est-ce une affaire de confiance. Peut-être de reconnaissance.

Le TGV entre en gare dans un souffle métallique. Je me tiens exactement au bon repère. Voiture 13. Première classe. Un luxe que je me suis autorisée, comme une preuve silencieuse que j’ai le droit, moi aussi, de m’installer quelque part.

Salle basse. Fauteuil solo. En face de moi, une femme brune au sourire solaire pianote sur son ordinateur. Concentrée et déterminée.

Nous serons deux, me dis-je.

Deux solitudes studieuses lancées à pleine vitesse vers l’est.

Près de cinq heures de trajet jusqu’à Thionville. Cinq heures de paysages d’hiver, dilués dans un gris sans relief. Pourtant, l’atmosphère transporte une odeur d’eau saline, un souvenir de mistral accroché à mes cheveux.

Je commence à travailler lorsque mon téléphone vibre. Mon avocate. Sa voix est nette, solennelle. Un jugement à venir. Une date que j’ignorais. Une décision qui pourrait tout faire basculer.

Mon cœur accélère. Vendredi 13.

Et contre toute attente, les nouvelles sont bonnes. Étonnamment bonnes. Comme si les astres avaient décidé, pour une fois, de s’aligner.

Je raccroche encore traversée d’adrénaline lorsque la femme en face de moi relève la tête. Elle a entendu quelques bribes. Elle m’interroge sur les démarches juridiques en cas de divorce, sur la manière d’éviter des frais inutiles, « dithyrambiques » dit-elle avec un sourire crispé.

Je lui explique que je n’ai jamais été mariée, seulement pacsée. Que mon histoire diffère. Mais la digue est rompue. À partir de là, les mots s’enchaînent.

Le divorce devient prétexte à parler de rupture. La rupture ouvre la porte aux reconstructions. Puis aux métiers, aux rêves…

« Je suis autrice, dis-je cette fois sans détour, et biographe. »

Elle rêve d’écrire sa vie.

Je vis près de Lyon, ma famille vient de l’Est. Comme elle. Elle s’intéresse aux médecines alternatives, à l’empreinte des traumas, à ce qui subsiste après les tempêtes. Je lui confie que j’ai fait de l’écriture un outil pour panser les blessures, pour donner une structure au chaos.

Les kilomètres défilent. Nous oublions nos écrans. Nous oublions le temps.

Il existe des instants suspendus où l’on se demande si le hasard improvise ou si le destin orchestre. Cette conversation en fait partie. Une évidence douce, presque irréfutable.

Je sais – avec une certitude tranquille – que nos routes se recroiseront. Certaines rencontres ne demandent pas de preuves : elles s’imposent comme des jalons, des bifurcations discrètes vers d’autres horizons.

Des rencontres sans filtre. Sans stratégie. Juste le goût brut du partage.

On dit que l’intelligence artificielle saura tout faire. Qu’elle écrira, conseillera, analysera. Peut-être.

Mais elle ne connaîtra jamais ce frisson-là.

Celui d’un regard levé au bon moment. D’une confidence glissée entre deux gares, d’un destin qui change de voie sans prévenir.

Ce vendredi 13, je n’ai pas trouvé la réponse à la question du hasard ou de la chance. Mais je sais une chose : parfois, il suffit de monter dans la bonne voiture.

La voiture 13.

Une réponse

  1. Du hasard ou du destin, car après tout c’était un vendredi 13, naît la magie des rencontres. Le tout est d’ouvrir son âme et sa disponibilité aux possibles. Tu l’as fait et cela a transformé le voyage en lien vers l’autre.

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