Je suis sortie ce matin avec l’étrange impression de rejouer la même scène, comme si le jour s’était levé en se souvenant à peine de lui-même. Le ciel, légèrement assombri, portait encore les traces d’une nuit trop lourde. Le froid avait mordu les pare-brises et ourlé les arbres, les toits et les trottoirs d’une fine dentelle de glace. Il faisait à peine jour, et cette lumière chuchotée rappelait celle des matinées d’hiver où la maison sommeille encore, berçant les familles dans la douceur des fêtes : un calme apaisé, la joie discrète des étreintes, des rires voilés, des baisers volés à la chaleur d’un foyer.
Pourtant, une pointe d’amertume me pique le palais lorsque je dois affronter la ville, emmitouflée dans mon manteau de plumes, mon bonnet trop grand glissant sur mes yeux et cette écharpe épaisse dont j’aimerais qu’elle cesse d’effleurer mes lèvres. L’accessoire que j’oublie systématiquement — et que je regrette dans les dix minutes qui suivent, lorsque mes phalanges se fendent de gerçures — ce sont mes gants, indispensables alliés des âmes frappées par le syndrome des doigts gelés, le syndrome de Raynaud. Imaginez cette douleur qui pulse au bout de mes mains, ce fourmillement vif lorsqu’une once de chaleur revient irriguer la peau…
Vous pensez peut-être que je n’aime pas l’hiver. Détrompez-vous. Car s’il met parfois mon humeur à rude épreuve et s’il défie la résistance de mes membres, il m’offre aussi un trésor rare : la possibilité d’écouter ma petite voix intérieure. Le froid invite à ralentir, à s’arrêter, à réfléchir, à contempler, à savourer le silence. Il pousse à prendre soin de soi, mais aussi de ceux que nous aimons, autour d’un repas réconfortant, d’un jeu de société qui se prolonge, ou de ce film de Noël qu’on regarde pour la millième fois sans jamais s’en lasser.
Et peut-être est-ce là, dans ces instants suspendus où le monde semble retenu par un souffle glacé, que réside la vraie magie de l’hiver : la capacité de transformer chaque frisson en un souvenir précieux, chaque pas dans le froid en un chemin vers la chaleur des autres — et de nous rappeler, avec une douceur silencieuse, que la lumière revient toujours.